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"Exclusif AFP" : une tartufferie

 

Quelques semaines après avoir empêché la diffusion d’un papier contenant des informations précises, et publiées nulle part, sur une vaste opération de défiscalisation, orchestrée par l’ex-secrétaire d’État Renaud Muselier, la hiérarchie rédactionnelle a sorti de son chapeau un lapin nommé "exclusif AFP", censé "mieux mettre en valeur nos informations exclusives". Toute honte bue. La direction de l’information se moque du monde.

"L’affaire Muselier", que le SNJ-CGT avait été le premier à évoquer fin septembre, continue de susciter un profond malaise, que les déclarations successives de Philippe Massonnet n’ont fait qu’aggraver. Notre syndicat ne peut que se réjouir des diverses prises de position intervenues depuis au sein de la rédaction, venant parfois de ceux-là même qui prétendaient il y a quelques semaines...que nous posions "de mauvaises questions".

Dans sa dernière intervention, la direction de l’information en vient à se faire l’avocate d’un musèlement de l’information, que le PDG Emmanuel Hoog cautionne par son silence obstiné. Elle proscrit en effet de relater des faits "qui laissent planer des soupçons ou des accusations à l’encontre d’une personne publique" sans prouver "qu’il y a malversations ou autre agissement illégal".

Cela revient donc à faire l’impasse sur la production de ce genre d’infos par l’AFP. Si on suit cette logique, cela aboutit aussi à faire silence sur des faits relatés par d’autres médias, du moins tant qu’ils ne déclenchent pas une polémique. Quel courage ! A quand la note rédactionnelle pour mettre en musique cette nouvelle politique, totalement contraire aux enseignements des écoles de journalisme et aux pratiques professionnelles reconnues ? L’AFP va-t-elle se transformer en camisole de force du débat démocratique ?

Silence donc - pour mentionner quelques affaires retentissantes passées où rien n’était illégal - sur l’appartement de la Ville de Paris occupé par le fils d’Alain Juppé, alors Premier ministre, qui fut obligé de déménager ;

Silence sur l’appartement rénové à grands frais (ceux du contribuable) par Hervé Gaymard, alors ministre des Finances, pourtant obligé quelques jours plus tard de démissionner du gouvernement ;

Silence sur la plus-value de 18 millions d’euros réalisée début novembre par un haut dirigeant du groupe LVMH grâce à la vente de ses stock-options, et sur tant d’autres cas qui ont défrayé la chronique depuis deux ans ;

Silence sur des cumuls de salaires de ministres et de retraites de parlementaires, sur l’exil fiscal de Johnny Hallyday, etc.

En tout cas, on attendra qu’une polémique s’engage. C’est ce qui s’appelle avoir une haute opinion de son métier.

Tout cela reviendrait à "se placer essentiellement sur le terrain de la morale politique", nous dit sans rire le directeur de l’information, provoquant le trouble jusque dans son propre camp. Comme si le respect d’une certaine éthique n’était pas un élément du débat public ! Mettre en relation des faits et un contexte, nous faisons pourtant cela tous les jours, c’est même ce que l’on nous demande, parce qu’une information ne prend souvent son sens qu’une fois "remise en situation", comme on dit ! Si les bonus et retraites chapeaux ont fait tant de vagues ces dernières années en France, c’est parce qu’au même moment, des centaines de milliers de salariés perdaient leur emploi. Mais non, pour la direction de l’information, cette pratique s’apparente désormais, écrit-il, à "une dénonciation". Et Philippe Massonnet de justifier dans la foulée que nous n’ayons pas fait de pick-up sur l’article du Canard Enchaîné consacré aux affaires de M. Muselier. Or, on sait bien que la plupart des médias attendent une reprise par l’AFP des informations du Canard pour se décider à en parler. Ça promet !

Ce qui sous-tend la "pensée" du directeur de l’information, comme d’autres l’ont relevé, c’est que nous ne sommes pas là pour publier des informations délicates. Partageons le marché, et laissons ce soin à d’autres. C’est tout simplement contraire à la mission qui nous est confiée par le statut : rechercher" les éléments d’une information complète et objective", "fournir une information exacte, impartiale et digne de confiance", bref exercer notre métier dans sa totalité, et non pas en pratiquant l’auto-censure.

Tout aussi préoccupant, la direction relie elle-même sa conception audacieuse de l’information aux orientations rédactionnelles à venir, "au moment où nous allons entamer le développement d’un outil rédactionnel nous permettant de livrer davantage de contenus sur mesure". Ne serons-nous bientôt plus que des agrégateurs de contenus, au détriment de la collecte de l’information ?

Quant aux "Exclusif AFP", il est permis de s’interroger. N’avons-nous pas vocation, comme agence de presse, à donner l’information les premiers ? C’est d’ailleurs ce que nous faisons, la plupart du temps. Allons-nous négocier des exclusivités aux dépens de ceux qui sont nos clients ? En fonction de quels critères décide-t-on que nous sommes exclusifs ? Dans un quotidien ou un hebdo, une exclusivité occulte tout le reste. Pourquoi ne serait-ce pas le cas aussi à l’Agence ? Il y a là, nous semble-t-il, de graves dangers sur le contenu même de l’information, dont des pans entiers pourraient - certes pas à pas - être sacrifiés pour mieux se consacrer aux "exclusivités", censées assurer la promotion de la "marque" AFP. Qui nous dit (certes, il y a encore une déontologie dans cette maison) que la forme ne l’emportera pas sur le fond et que, par exemple, on ne traitera pas après-demain la présidentielle en faisant toujours plus de people et en reléguant complètement dans l’ombre le projet politique, moins propice aux "Exclusif AFP" ?

Au moment même où l’AFP accrédite l’image d’un média officiel en faisant silence sur les affaires de M. Muselier, elle s’institutionnalise en signant un contrat video avec l’Union européenne, pour assurer la communication et la promotion de la Commission, du parlement et du Conseil européens. La direction de l’information nous promet "une étanchéité totale" entre l’AFP et l’AFP Services. Nous sommes au regret de constater, et nous l’avons dit au CE du mois de novembre, que ce n’est pas le cas, pour le moment du moins (un photographe répondant à une commande d’AFP Services s’est ainsi présenté au dernier Conseil européen comme "AFP").

La rédaction, tous métiers confondus, est d’autant plus fondée à s’inquiéter que la direction vient de nommer au département Sports un nouveau chef réputé pour ses méthodes brutales et pour s’affranchir allègrement des règles déontologiques de l’agence : développement du Corporate (publi-reportages), pipolisation. L’affaire dite Rézala en 1999 - l’AFP avait acheté des photos du "tueur des trains" à un co-détenu condamné pour trafic de drogue-, celle de photos prises en Corse et remises directement au ministère de l’Intérieur en 2005, l’utilisation de photos récupérées sur Twitter/Twitpic sans vérification des sources (qui valent à l’AFP un procès aux Etats-Unis), jonchent l’histoire des entorses aux missions de l’AFP. Deux PDG en ont fait les frais, après des motions de défiance largement approuvées par l’ensemble du personnel.

Dans ces conditions, POUVONS-NOUS FAIRE CONFIANCE à la direction de l’information et la rédaction en chef ? Pour le SNJ-CGT, la réponse est évidemment NON !

SNJ-CGT de l’AFP, 2 décembre 2010