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Louette, phase deux : 
L’AFP à la croisée des chemins

 

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Réélu à la tête de l’agence pour un nouveau mandat de trois ans, le PDG Pierre Louette a tenté l’exercice délicat qui consiste à se féliciter des résultats de sa gestion passée - trois années de bénéfices et une trésorerie reconstituée - tout en refusant toute évolution positive des salaires et de l’emploi et en justifiant des changements structurels qui n’ont d’autre objectif que de casser la machine qui a permis de tels exploits.

Louette se félicite de ses talents de gestionnaire, mais le SNJ-CGT met fortement en cause non seulement la logique sociale de sa politique, mais également ses aspects structurels et même rédactionnels.

Malgré son apparence jeune et moderne, ce PDG nous mène tout droit vers le même mur où voulaient nous conduire Eric Giuily à la fin des années 1990, et plus récemment Bertrand Eveno.

Faire toujours plus, avec toujours moins de moyens

Il serait donc question non seulement de transformer l’AFP de fond en comble - nouvelles technologies, nouveaux produits, nouvelles priorités rédactionnelles - mais de le faire en réduisant à la fois les effectifs dans toutes les catégories du personnel et en imposant une régression salariale pour la grande majorité, tout en nous saupoudrant de quelques primes "au mérite", en attendant le fameux "actionnariat salarial".

Pendant son premier mandat, M. Louette a obtenu une diminution nette des effectifs techniques dont nous mesurons tous les jours les effets néfastes : moins de techniciens pour dépanner nos machines, plus de difficulté à faire marcher des systèmes de plus en plus complexes. Il ne resterait bientôt que trois techniciens pour l’ensemble des sept directions régionales France.

Il a également pratiqué des coupes sombres dans le réseau des bureaux en France, fragilisant encore plus notre coeur de métier, comme nous l’avons vu lors de la couverture des récentes intempéries en Auvergne. Des postes de journalistes ne sont pourvus que plusieurs mois après le départ d’un titulaire, tel Clermont-Ferrand vacant depuis juillet !

En même temps M. Louette a fait preuve d’un activisme forcené sur toute une série de nouveaux produits, dont certains, comme la vidéo, ne sont contestés par personne, mais dont d’autres paraissent relever plus d’effets de mode que d’une véritable logique industrielle et rédactionnelle.

Le tout, bien entendu, sans personnel supplémentaire, et même avec moins. Les résultats se font sentir dans les conditions de travail de nombreux services et, en particulier, ceux qui attirent des jeunes salariés, fortement incités à travailler plus pour gagner moins afin de trouver une éventuelle place au soleil.

Exemple : des journalistes texte ont même été sollicités très récemment pour effectuer des prises de vue vidéo, sans formation et sans consultation, renforçant en cela la charge de travail, ce qui est sans conteste nuisible à la qualité finale de la production. Clairement, la direction souhaite des journalistes "multi fonctions".

Ceci au moment même où le monde, y compris la France, plonge dans une crise économique durable qui rend encore plus nécessaires la relance des salaires et la consolidation de nos métiers comme de notre déontologie !

Le SNJ-CGT ne peut accepter qu’une direction se félicite ouvertement du redressement des comptes - discours à destination des futurs actionnaires ? - et en même temps refuse tout net toute évolution générale des salaires, condamnant la grande majorité d’entre nous non seulement à la stagnation mais à la régression de nos niveaux de vie.

Casse du statut, casse de notre équilibre

Bien que nous ayons pu obtenir les résultats dont il se félicite dans le cadre les statuts de 1957 - ces mêmes statuts qui ont permis à l’AFP de faire tant de progrès depuis un demi-siècle et bien qu’il en ait lui-même vanté les mérites lors de son arrivée dans nos murs - M. Louette est d’accord aujourd’hui pour étudier un projet gouvernemental qui, s’il devait être appliqué, casserait à coup sûr cette belle machine. Une telle mansuétude était sans doute le prix de sa réélection. Au fond, Sarkozy lui demande, comme à Carolis à France Télévisions, de procéder à l’hara kiri de l’AFP.

Mais en défendant ce projet, M. Louette mélange allègrement besoins de financement et frais de fonctionnement. Certes l’AFP a besoin d’argent pour mener à bien des évolutions techniques, mais on oublie un peu trop souvent que malgré sa fragilité, elle réussit en général, et notamment ces dernières années, à financer ses activités de base grâce à des recettes commerciales. Lesquelles recettes étant, comme M. Louette l’a lui même reconnu tout récemment, d’autant plus stables qu’elles sont basées avant tout sur des abonnements annuels et non pas sur des rentes aléatoires au jour le jour, comme les recettes publicitaires, les ventes à la pièce ou la promotion d’"événements spéciaux", voire de ventes "corporate".

Le PDG a récemment vendu la mèche : bien sûr, la transformation de l’AFP en société par actions et/ou en fondation se traduirait par un désengagement de l’Etat, y compris et surtout au niveau de ses abonnements. En cela il pourrait être suivi par certains clients de la presse française, contrôlés par tel ou tel industriel "ami" du président et motivés par des préoccupations très peu journalistiques.

Quelle hypocrisie du pouvoir quand on sait combien nos clients "officiels" - ministères, préfectures, ambassades etc. - épluchent l’AFP du matin au soir, s’en inspirent, s’en nourrissent, et y apprennent ainsi la libération d’Ingrid Betancourt ou des manifestations.

Dans ce cas, et face à la montée probable de nouveaux acteurs qui seraient trop contents de prendre notre place, est-ce que les capitaux que M. Louette espère lever grâce à l’actionnariat serviraient à développer l’agence, c’est à dire à faire des investissements, ou tout bêtement à payer nos salaires ?

Et dans ce dernier cas, combien de temps avant la faillite ? Par quel miracle la direction pourrait-elle remplacer tant de revenus commerciaux perdus ? En lançant d’autres jeux sur Internet, ou en nous invitant tous à devenir des "journalistes citoyens" sans salaire régulier. En nous transformant en oeuvre charitable ?

Dans la pétition que nous avons lancée avec les autres syndicats (www.sos-afp.org - l’avez vous signée ? - elle connaît déjà un grand succès, avec près de 10 000 signataires) nous avons eu raison de parler non seulement de l’indépendance, mais également de la survie même, de l’AFP. Oui, l’indépendance de l’AFP, une conquête de la Résistance, et sa survie même sont menacées.

Une mission d’intérêt général de plus en plus mise à mal

Au milieu de tous ces chambardements, quid de la mission de base d’une agence de presse généraliste, chargée par le législateur de "rechercher, tant en France... qu’à l’étranger, les éléments d’une information complète et objective" ?

Les évolutions déjà constatées pendant le premier mandat du PDG éloignent de plus en plus l’AFP de sa mission de base.

Toujours plus de "people" - ce qui n’est nullement notre métier - de "jeux" et de "loisirs" ; toujours moins de couverture de l’actualité sociale, dont l’absence est particulièrement criante dans le service en anglais (plus de 5000 mots en une journée pour annoncer le divorce de Madonna, qui n’a mérité qu’une toute petite brève dans l’International Herald Tribune, mais silence quasi-total sur les conflits sociaux dans notre pays, sauf lorsqu’ils donnent lieu à des violences, voire à des déclarations présidentielles...).

Le tout sur fond d’une mise en condition sur le thème de la "modernité", qui passe forcément par Internet, et qui est pratiquement synonyme, dans l’esprit de la direction, de jeu et de jeunisme. Cf le contenu du blog "Mediawatch", dont les auteurs s’émerveillent tous les jours devant l’évolution des médias électroniques américains, au point qu’on pourrait penser que la bonne vieille presse papier, sans parler de la télévision, ces médias qui ensemble continuent à fournir l’énorme majorité des informations livrées dans le monde et à nous procurer le gros de nos revenus, avaient cessé d’exister.

Notre syndicat s’est tout récemment étonné, lors d’une réunion avec la direction, de certaines dérives constatées dans le contenu de ce "blog". Pendant ce temps, et sans qu’on se rende compte de la portée de ce changement, notre direction présente de plus en plus souvent la mission de l’agence comme "donner du sens" plutôt que de simplement relater les faits. On serait à l’époque du "storytelling" (raconter des histoires), et les histoires qu’on aurait à raconter seraient forcément, comme toute "histoire", orientées.

Selon nous, une telle évolution nous sort déjà de la mission définie par le statut de 1957.

Comble de l’horreur (économique) : en annonçant au monde un nouveau service en alliance avec l’entreprise "Relaxnews" (bien connue de la CGT à cause de ses pratiques sociales douteuses), l’AFP n’a pas hésité à proclamer "Toujours plus de loisirs, surtout par temps de crise !" Sans doute qu’elle ne pensait pas aux jeunes grecs, membres de la "génération 600 euros", ni aux jeunes français, de plus en plus inquiets eux aussi pour leur avenir, et qui font preuve d’une obstination désolante à s’intéresser à l’actualité sociale au moins autant qu’aux consoles de jeu vidéo et aux publicités sur Internet.

Elle ne devait pas penser non plus aux millions d’Américains qui ont déjà perdu, ou qui sont en passe de perdre, leur logement grâce à la crise. Autant de clients de moins pour les services sur Internet, car comment participer aux "quizz" en ligne si on n’a plus de maison ? Dans ce cas, on risque plutôt de chercher un bon vieux journal papier, même gratuit, et il n’est pas certain qu’on se focalise en priorité sur les produits de luxe ou les dernières frasques d’une chanteuse quinquagénaire.

Tant d’inconscience sur les réalités de notre monde nous inquiète au plus haut point. Il est temps de revenir à nos missions de base, d’informer sur les faits et non plus uniquement sur les paillettes et les people, et d’abandonner ces rêves d’un autre âge, de privatisation et de casse sociale.

Même en temps normal de tels projets seraient inacceptables : à l’époque actuelle, ils constituent des fautes lourdes. Nous ne manquerons pas de rappeler tout cela au PDG lors du Comité d’entreprise extraordinaire du jeudi 18 décembre.

  • Non à la privatisation, non à la casse de notre statut !
  • Augmentation générale des salaires, avec priorité accordée au bas de l’échelle !
  • Titularisation des CDD, fin des statuts précaires (siège et locaux)
  • Oui à la modernisation technique, non au "tout Internet" !
SNJ-CGT-AFP - Paris, le mercredi 17 décembre 2008